Écrivains sur le terrain: Le parc de la Gatineau

L’été dernier, La Traversée a été approchée par la Commission de la capitale nationale du Québec afin de réaliser un projet d’écriture pour le plan directeur du parc de la Gatineau. Le CA a confié à Philippe Archambault et à Xavier Martel cette mission qui a consisté à explorer le parc à deux moments différents, dans l’esprit du retour du flâneur : une journée à l’été et une journée à l’automne. Voici les quatre courts textes qui figureront dans l’énoncé de vision du parc et qui mettent en valeur l’expérience sensorielle vécue par un utilisateur.

par Philippe Archambault

Quelque chose qui commence

Sur le fil de l’escarpement d’Eardley, mon regard reconnaît que je me trouve à la
naissance d’une immensité d’un autre âge. Me voilà à l’extrême bord du Bouclier canadien, comme à son commencement. Je songe à l’énergie à l’origine de ce paysage tandis que je découvre sa beauté. Des urubus décrivent de larges cercles dans le bleu du ciel. En contre bas, la vie dans la vallée poursuit son cours, et la rivière le sien. Le belvédère me donne des leçons d’échelle et de perspective. L’horizon me happe et me renvoie à ma juste dimension.
Je regagne l’intimité du sentier, le couvert des arbres. J’ai l’impression d’être passé du dehors au dedans, peut-être à cause des marches et de l’aménagement des lieux. Les arbres me serrent de près. Je m’arrête, puis j’écoute. Les yeux fermés, je m’ouvre à l’environnement sonore. Cela débute par un bruissement indistinct, comme des bribes d’une langue étrangère ou d’une langue oubliée. Puis, peu à peu, ma perception s’affine, la douce percussion des feuilles, le léger tapage des branches se détachent avec plus de précision, comme autant de lignes instrumentales. Je suis à présent immergé, au coeur d’une symphonie forestière. J’ouvre les yeux et découvre un tamia se chauffant au soleil.

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Lumières d’automne

Mes sens ne connaissent pas le cliché; ils m’instruisent comme si c’était la première fois. Cette pensée me vient alors que je marche le long du lac Taylor, une eau calme bordée de mille feux. Mes premières couleurs d’automne. J’avance fasciné dans l’éblouissement des feuillus. La lumière déclinante d’un jour d’octobre accentue et diffuse les couleurs chaudes. Je deviens orange, rouge, jaune; je deviens lumière. Ici et là de grands pins d’un vert sombre s’élèvent audessus du brasier et poussent plus loin la beauté des contrastes. Tout autour du lac, des sites de camping racontent des souvenirs d’été. Je presse le pas, la nuit bientôt va tomber.
Le feu de camp éclaire la tente qui semble s’avancer dans le lac avalé par l’obscurité. La métamorphose des lieux me frappe. Voilà les lumières d’automne réduites à l’éclat solitaire des braises et des flammes. Je les regarde avec la même fascination. Le vent tourne, les feuilles tombent. Je m’approche du feu et de ses ombres. Je laisse entrer la nuit, je m’abandonne à son calme souverain.
La lumière pâle de l’aube redessine le paysage. Une impression de fragilité et de douceur s’en dégage. Je cherche à la surface du lac le huard entendu plus tôt au seuil du réveil. Je ne le trouve pas. Je regarde au loin le campement érigé au bout d’un bras de terre, sous la haute vigie d’un groupe de pins. Cette image va m’accompagner. Je reprends ma promenade. Arrivé près de l’auto, j’aperçois des empreintes de raton laveur sur le capot. La solitude est toujours relative
dans les bois. Sur le chemin du retour, alors que la route défile, me revient l’image d’une tente plantée à deux pas de l’eau, l’image d’un refuge blotti au creux des saisons.

***

par Xavier Martel

La chaleur est un oiseau

Les ombres fugitives des rapaces glissent un instant à travers les sentiers. On lève les yeux et déjà, l’oiseau est ailleurs, planant au-dessus de l’escarpement Eardley, en quête de chair fraîche. Cette dénivellation offre au promeneur un voyage dans le temps : il peut voir, sans faire un trop gros effort d’imagination, l’ancienne mer de Champlain qui recouvrait toute la vallée de l’Outaouais.  Ainsi, l’escarpement le ramène au précambrien, lui donne une vue qui, en plus d’être magnifique, embrasse l’Histoire. Le marcheur réalise alors combien la présence humaine sur terre est récente, combien la caresse du vent et du soleil sont choses précieuses dans cette vie passagère.

Poursuivant sa route, il a chaud. La chaleur emmagasinée dans les rochers, dans le sable, pulse sous la peau, comme une braise au vent. Le soleil de juillet tape fort et enjoint à l’indolence. Le chants des cigales vrille dans les oreilles et allège l’esprit des pensées compliquées. Les mouvements du promeneur deviennent mous sans même qu’il s’en rende bien compte. Chercher refuge sous le couvert des arbres est une bonne idée.

Après avoir garé la voiture dans un stationnement, le flâneur se dirige vers le sentier du lac Pink. Le parfum du cèdre mêlé à la touffeur de l’air enivre. Les odeurs font éclore des songes. On entre dans un nuage. On en ressort subjugué par une brise qui poursuit sa trajectoire en serpentant entres les bouleaux et les érables, les trembles et les pins blancs. Le souffle du monde, l’écho d’une forêt qui murmure sont un appel à éprouver son corps en marchant dans la nature.

Les rochers sont couverts de mousse, les ruisseaux glougloutent. Être au frais sous la jupe des arbres est une sensation délicieuse. Étendu sur le feuillage, les yeux fermés, on écoute : les grenouilles croassent, les oiseaux poussent des notes cristallines hors de leur bec, formant comme de petites bulles de savon qui éclatent un peu partout en musique. Sous le couvert des arbres, les feuilles bruissent mollement. Une mésange se pose sur une branche. Que ses gestes sont rapides et précis ! Un écureuil se fait chauffer la couenne dans une flaque de rayons de soleil. Immobile lui aussi, il goûte au plaisir d’une petite sieste. Les mouches, rares, volètent au-dessus du lac dans de petites formations paresseuses.

Ici, la vie sauvage exulte. Le promeneur l’imagine à proximité du sentier, comme si les traces des bêtes se mêlaient aux siennes, à des heures différentes. Une relation d’harmonie semble exister entre le règne végétal, le règne animal et le genre humain. Une idée d’interdépendance se creuse un chemin dans l’esprit du marcheur, appelant peut-être du bout des lèvres le savoir ancestral des Premières Nations.

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Les couleurs éphémères sont chaudes jusqu’à la tombée des feuilles

Marcher sous le brasier des feuilles, comme si l’on avançait sous l’eau, entre les algues. Les chants des oiseaux se font plus rares, comme engourdis par le froid du fond de l’air. Un poisson saute hors du lac Taylor et retombe dans un grand plouf surnaturel. Les vaguelettes qui s’étirent en une grande cible semblent presque irréelles. Est-il possible qu’en cette saison, certains poissons soient encore plein d’entrain ?

Les feux de l’automne sont en nous et autour de nous. Un. Les pas du randonneur crépitent d’une note à l’autre, comme une symphonie qui s’achèvera avec l’arrivée au campement. Les feuilles se froissent et les aiguilles de pin s’impriment dans le sable un peu moins tendre de ce début d’automne. Le balancement plus sec des branches fait frémir l’âme comme les premiers gels du matin. L’or du ciel s’est distillé dans les feuilles qui gémissent sous le souffle du monde et enivrent le regard des promeneurs.

À l’aube, avant que le soleil ne dégèle les doigts des branches, qui risquent d’en perdre leurs feuilles, l’air est suspendu comme avant l’entrée en scène des couleurs. Les grands pins blancs aux longues branches sont comme figés par le trac d’avant le spectacle. C’est un cliché de dire que les rouges et les jaunes et les orangés explosent à l’automne, font la ronde, se prépare à tirer leur révérence jusqu’au printemps, mais c’est toujours si vrai ! Le soleil pointe et donne désormais au paysage un air d’Eldorado, comme si tout l’or de l’Amérique se rassemblait ici, en Outaouais, pour une dernière tournée avant l’hiver.

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