Une balade formelle

Par Vincent Brault

 

Un des souvenirs qu’il me reste de mes errances au Cap, en Afrique du Sud, se rapporte aux trottoirs, des trottoirs vides de marcheurs et remplis de dormeurs, de longues personnes étendues sur le dos, les jambes en Z, les yeux clos dans le pli du bras, et moi qui les enjambe en direction du centre-ville. Interdit de dormir dans les parcs.

À Montréal, si l’on suit sans discontinuité une chaîne de trottoirs, on fait généralement le tour d’un bloc carré, au mieux rectangulaire. À Paris, les formes d’errances sur trottoirs sont plus diversifiées et leur géométrie ne porte pas de nom. Ce sont des formes molles qu’on dirait dessinées par un enfant. Parfois, la forme ne se referme même pas, elle reste ouverte, comme un pot de fleurs. À Pokhara, il n’y a pas de trottoirs et les rues ne sont pas pavées. Les formes qu’on y trace sont parfaites, elles n’ont ni contour, ni surface intérieur, ni lieu extérieur. On ne peut les suivre qu’en imagination.

À l’aéroport, les trottoirs sont roulants: une espèce de variante plate des escaliers roulants. Ces trottoirs sont informels, rectilignes, d’une longueur déterminée mais étrangement sans espace médian. Pour trouver le centre d’un trottoir roulant, il faudrait briser la vitre et appuyer sur le bouton rouge, mesurer la distance comprise entre les deux extrémités du trottoir et la diviser par deux. L’espace inexistant entre ces deux segments constituerait le milieu du trottoir. Si cet espace existait, s’il avait une épaisseur, il serait encore possible de le sectionner en deux, et nous ne serions pas plus près du centre qu’avant d’immobiliser le trottoir, ce qui était une erreur, de toute façon, puisqu’en l’immobilisant, le trottoir cesse d’être un trottoir roulant et que chercher le milieu de cette nouvelle entité non roulante ne sert à rien si, justement, l’on cherche le centre d’un trottoir qui roule. En plus, maintenant, il faut attendre le technicien. Je n’aurais pas dû briser la vitre et appuyer sur le bouton rouge.

À Reykjavik, les trottoirs chauffent. Pour cette raison, les bottes d’hiver islandaises ressemblent à des sandales.