Petit à petit

Par Benoit Bordeleau

 

 

Il suffit parfois d’une journée de brouillard pour se remettre à écrire. Mon arpentage des trottoirs des dernières semaines n’avait pas la même qualité que lors de mes passages sous les couleurs automnales. Ce matin, le chant des cornes de brumes provenant du port donne un drôle d’air à Homa la prétentieuse et ramène un peu d’Hochelaga, un peu d’intimité dans ce quartier un peu trop nu depuis des jours.

À une distance de trois ou quatre maisons, il n’y a que du blanc. Le clocher de l’église n’est plus qu’une ombre vague au-dessus de la tête des passants. En voyant la ville se découvrir peu à peu sous la jupe de brouillard, il me revient la voix de Janie, en été, qui me disait que la ville était enveloppante. Aujourd’hui plus qu’avant, je réalise que le ciel de novembre me tombe dessus. Depuis la chute des feuilles, il manque un toit aux trottoirs.

À gauche et à droite, des silhouettes se découpent dans l’épais drap blanc. Les matins de brouillard, comme si les promeneurs se surprenaient, les sourires sont faciles, les bonjours! plus chantants. Chez Clo, où l’on sert des déjeuners jusqu’à onze heures pour se donner l’impression que la journée est plus longue qu’elle ne l’est vraiment, les vieux sont beaux avec leurs vieilles. Je passe sous la track de la CP, deux ou trois voitures sifflent tandis que les roues, au-dessus, les roues des wagons grincent contre les rails. Le ciment vibre sous mes pieds. Un grand cœur mécanique résonne dans ma tête… J’évite de justesse un pot de confiture de fraises brisé. Dans une des craques du trottoir, jusque dans la rue, le rouge a coulé. Il fait pourtant froid, ça devrait pourtant être figé.

Rue l’Espérance, Florian et Wurtele, les camelots balancent les journaux d’un bras habile sur les balcons. Sur l’autre rive, un type avec un chandail en coton ouaté rouge pousse un panier d’épicerie rempli de Publi-sacs. Plus loin sur Ontario, le brouillard est percé de taches orange éclatantes. Le trottoir est barré – c’est là un événement! Pourfendu sur plusieurs dizaines de mètres pour la réparation de la tuyauterie de la ville, ses tas de gravier et ses travailleurs endormis en dossards jaunes, le trottoir déborde de lui-même.

J’attrape mon appareil-photo, question de faire une petite collection des trottoirs barrés – c’est aussi le cas sur Rouen, sous la voie ferrée, où les graffiteurs s’en donnent à cœur joie. Au moment de mettre mon œil au viseur, une silhouette glisse dans la rue comme une patineuse sur un lac gelé. Pantalon bouffant, longue veste de laine ouverte au brouillard qui ne semble plus que gonfler. Après le déclic, elle est déjà bien loin. Je traverse de l’autre côté de la rue, là où les panneaux et drapeaux orange sont aussi à l’honneur. Sur le poteau où l’image de Doc le Husky se trouvait, il y a maintenant l’annonce d’une vente de garage qui s’étendra jusqu’au trottoir : on y trouvera une panne, un drap, un pot… Les camelots encore s’affairent – quand ils ne sont pas trop occupés à se craquer une bière dans les ruelles de Ville-Marie –, la rue adopte le rythme de ses marges à la hauteur du Tim Hortons. Lentement. Lentement.

À chaque pas en avant, le brouillard recule. Il me vient le goût d’arrêter, de m’asseoir sur ce banc déjà occupé de la station de métro Frontenac, de discuter avec ce type qui lit Les Fleurs du Mal à 7h30 du matin… d’être au plus près des choses et de garder le reste de Montréal dans son secret, jusqu’à ce que le brouillard se lève.