Mon quartier, mes fidélités

Par Philippe Archambault

 

« Commence par le commencement, ainsi tu auras l’impression d’avancer » me conseilla mon oncle Édouard, un jour de grande indécision.

1. Mon quartier

Voilà bientôt six ans que j’ai élu domicile dans le quartier, mais autant vous le dire : je n’ai rien élu du tout. C’est plutôt l’inverse qui s’est produit. C’est le quartier, par l’entremise d’une vieille Sicilienne, qui m’a adopté. À peine emménagé, mon propriétaire devait me confier, un peu gêné, que sa femme m’avait choisi parce que je ressemblais à son fils défunt. Ma gueule de mort bien aimé, ce fantasme collé à ma peau, voilà ce qui a décidé de mon sort. L’amour d’une mère fut mon billet d’entrée (et il est à parier que l’amour d’une femme sera mon billet de sortie). Depuis lors, j’ai fait mon nid. J’ai pris mes aises. Par une alchimie de tous les jours, à force de promenades, de traques et d’échanges divers, je suis parvenu à transmuter l’étranger en familier, et le familier en intime – n’est-ce pas là la fable philosophale de l’habiter?  – si bien qu’à présent, je vis ici en parfait indigène.  En tant que tel, j’ai mes voies et mes accès, mes circuits et mes réseaux, mes points de chute et mes points de repère; bref, j’ai mon quartier bien à moi, taillé par mes sens, topographié dans ma mémoire. On pourrait parler d’appropriation, et avec raison, mais cela présuppose un pouvoir, une prise sur les lieux que je suis bien loin de me reconnaître. C’est pourquoi je préfère parler d’amour, de cet amour, fait d’obscures inclinaisons, d’appels secrets et de consentements tacites, qui nous attache à ceci plutôt qu’à cela, à ce banc en retrait plutôt qu’à celui-ci un peu plus près. L’amour qui m’attache aux lieux, sans m’y river, qui me tient en place, sans me retenir, avec le temps, me donne d’étranges leçons de fidélité. Vous direz : mes habitudes. Je dirai : mes fidélités. C’est pareil. Enfin presque. L’un pointe le geste, l’autre exprime le lien.

2. Mes fidélités

De toutes mes fidélités d’indigène du quartier, je me surprends à observer une fidélité sans failles envers deux dépanneurs du coin. Je dis dépanneurs, mais il faut entendre, d’après la nature très exclusive de mes transactions, débits de boissons et tabagies. Pourquoi deux? (Apparemment, cette interrogation, que je pensais banale et très personnelle, relève d’un questionnement infini et universel. À moins que cela soit une simple coïncidence entre ma propre expérience et celle de l’homme à la moustache…) Pourquoi ceux-là? Je ne sais pas, je ne sais plus, mais sans doute l’ai-je déjà su. Évidemment, je ne m’étais jamais arrêté à la question (pourquoi l’aurais-je fait?!). À présent que je m’y arrête, je m’étonne. Dans mon quartier, grand comme ma main, il y a une profusion de dépanneurs. Tous pourraient combler mes désirs particuliers. Théoriquement. Mais dans la pratique, que deux. Et ceux-ci ne sont pas les plus près de chez moi et ce n’est qu’en pratiquant quelques détours que je peux les dire sur mon chemin, celui de mes allers et retours quotidiens. Sans doute que cette distance constitue un début d’explication possible. J’aurais choisi ces dépanneurs-là pour l’occasion d’une marche, d’une promenade tout en détours. À l’encontre de la tendance générale du « au plus près, au plus vite », de cette fâcheuse manie du raccourci, j’aurais élu, mais vous savez ce qu’il en est, ces deux dépanneurs, car en plus de me pourvoir en alcool et en tabac, ils m’offrent un prétexte de plus pour parcourir les rues, pour battre le pavé. Je dis battre, mais sachez que mon pas est long et lent, et qu’il me fait souvent l’effet d’une caresse maladroite avide de contacts. Ce n’est qu’un début d’explication. La suite est confuse, est faite de bonheurs ponctiformes, de choses menues et de motifs irraisonnables et entêtants, comme le sont les grands yeux noisette d’A. (- Tes yeux, je voudrais les traverser à la nage, m’y baigner, m’y couler à pic, lui dis-je pas, alors que de mes lèvres s’échappent ces pauvres mots, comme un trait tiré sur mon lyrisme d’homme fasciné : des gauloises bleues, s’il te plaît.)

À suivre…