Un(e) tour de Babel

Par Philippe Archambault

 

Plaza Côte-des-Neiges, un vendredi sombre, pourtant ensoleillé

Assis sur l’arête d’un triangle équilatéral, trois bancs ainsi assemblés, j’entends parler dans mon dos et à mes côtés. Mes voisines sont de vieilles femmes d’origine asiatique. Je ne saurais être plus précis. Mais serions-nous plus avancés si je savais? La compagnie me plaît, voilà l’essentiel. Elles parlent; je me tais. C’est parfait. Si ma présence détonnait, je ferais valoir la joie discrète d’être à l’intérieur de cette tour de Babel bon marché. Qui est l’étranger ici? De mon point d’ouïe, c’est moi l’intrus, celui qui ne pige rien et qui interroge ces beaux visages ridés : que dites-vous? Mais nulle inquiétude, ni frustration. Le voyage m’a enseigné que les oreilles servent à entendre, puis à écouter. Accessoirement, à comprendre. Quel plaisir d’accueillir la sonorité et la musicalité de la parole humaine sans la distraction despotique du sens! S’ouvrir à la beauté des voix, rêvasser sur la trame sonore, imaginer les paroles si ça nous chante, etc. Ici comme ailleurs, mettre à profit son ignorance et sa bonne éducation. J’adresse un sourire à mes voisines. Je n’obtiens pas le résultat escompté. Elles sont là, ça me suffit. Ça devrait me suffire.

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Même endroit, même jour

La Plaza compte une aile déserte, désaffectée. Une espèce particulière de terrain vague intra-muros. L’impression d’anomalie, d’une aire privée de présent. Ces vitrines recouvertes de papier, obstruées, ruinées, rappellent les misères et les déboires des entreprises commerciales. La vie dure des petits commerçants. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ils se tirent d’affaire. Après deux heures de flânerie, je peine à croire que ces boutiques de babioles, de soldes dérisoires et de ventes qui n’en finissent pas de finir soient viables, encore moins profitables. Comment Marcel de la bijouterie Blue Diamond tire-t-il son épingle du jeu? Labeur ou filouterie? À l’œil, j’opte pour la seconde catégorie.